← Collection · Fig. 01La Porte du Non-Retour01 / 10 · Le monument16,32 m × 23 m

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Vue du récit.
Pièces d’histoire

La Porte du Non-Retour · Ouidah, Bénin

La dernière étapede la route des esclaves.

Hauteur
16,32 m
Longueur
23 m
Dévoilée
décembre 2025
Sculptures
Fortuné Bandeira

Sur la plage de Ouidah, un portique blanc de seize mètres fait face à l’océan. Ses panneaux ocre rouge portent des files de captifs dorés, attachés les uns aux autres, qui marchent vers un navire.

Il marque l’endroit où les captifs vendus à Ouidah étaient embarqués pour les Amériques. Entre les années 1670 et les années 1860, plus d’un million de personnes sont parties d’ici. Elles ne revenaient pas : le monument en tire son nom.

Il n’y a jamais eu de porte à cet endroit. L’historien Robin Law, qui a étudié la façon dont Ouidah commémore la traite, le rappelle : la Porte est une entrée symbolique, élevée sur un espace jusque-là vide.

Le monument actuel date de décembre 2025. Il remplace une arche plus petite, inaugurée en 1995. Ce récit raconte les deux, et la ville qui se trouve derrière elles.

Le port

Ouidah n’est pas un port. La ville se trouve à trois kilomètres et demi de la mer, derrière une lagune. Son nom ancien est Gléxwé, « la ferme ». Le nom actuel vient du royaume auquel elle appartenait, le royaume de Xwéda, dont les Portugais ont fait Ajudá, les Français Juda et les Anglais Whydah.

La capitale de ce royaume est Savi. Au début du XVIIIᵉ siècle, les comptoirs hollandais, anglais, français et portugais y bordent le palais du roi. À Gléxwé, les compagnies européennes tiennent des forts : les Anglais, les Français et, à partir de 1721, les Portugais. Ce sont des enceintes de terre, loin de la mer, incapables de résister à une attaque sérieuse. Leurs occupants paient un loyer au souverain du lieu.

Le fort portugais est le mieux connu. Ce sont les négociants de Bahia qui le réclament, pour leur commerce avec la côte. Le capitaine José Torres offre de payer les travaux et d’apporter les matériaux ; il fait voile pour Ouidah en juillet 1721, avec l’accord du vice-roi du Brésil, sans attendre celui de Lisbonne. Le roi de Xwéda choisit l’emplacement, à quelques centaines de mètres du fort anglais. Des ouvriers du pays élèvent un carré de terre séchée d’une centaine de mètres de côté, avec une tour à chaque angle, un fossé, des canons et des toits de chaume.

Le commerce est celui des êtres humains. Un visiteur européen, entre 1692 et 1700, parle d’un millier de captifs vendus par mois. À la fin du XVIIᵉ siècle, environ dix mille personnes quittent Ouidah chaque année. En 1716, Ouidah est le deuxième port de traite du commerce triangulaire. Sur l’ensemble de la période, Robin Law le place sans doute au deuxième rang de toute l’Afrique subsaharienne, derrière Luanda.

Un navire a porté le nom du port. Le Whydah Gally, un négrier, y achète cinq cents captifs pour les vendre à la Jamaïque. Il devient ensuite le vaisseau du pirate Samuel Bellamy. Son épave a été fouillée au large du Massachusetts.

Le 26 février 1727, les troupes d’Agadja, roi du Dahomey, attaquent Savi. Une fille d’Agadja, mariée au roi Haffon, aurait aidé à gâter la poudre de la ville. Le palais brûle. Les récits du temps parlent de 5 000 morts en cinq jours et de 10 000 à 11 000 prisonniers. Haffon, au pouvoir depuis 1708, s’enfuit ; sa famille fonde une dynastie en exil sur des îles fortifiées. Agadja fait ensuite brûler les comptoirs européens. Ouidah reste dahoméenne jusqu’à la conquête française, en 1894. Le Dahomey règle la traite, et des marchands privés y prennent part à côté du roi.

Les historiens ne s’accordent pas sur ce qu’il voulait. Dès 1735, John Atkins écrit qu’il cherchait à libérer les siens, pris par les razzias. Au XXᵉ siècle, I. A. Akinjogbin soutient qu’il voulait mettre fin à la traite. Robin Law ne trouve aucune preuve de ce dessein : pour lui, Agadja cherchait un accès direct au commerce de la côte.

Les années suivantes le montrent à l’œuvre. En 1733, Agadja remplace les trois directeurs des comptoirs par un seul officier, le yovogan, chargé des Européens. Il impose que les captifs ne soient vendus que par ses représentants. Ce monopole provoque des révoltes, et il y renonce après une défaite en 1737. Entre-temps, le royaume d’Oyo a envahi le Dahomey quatre fois. Depuis 1730, Abomey lui paie tribut, et le paiera jusqu’en 1832.

Agadja avait une garde de femmes armées. Pour une attaque contre Ouidah en 1728, raconte-t-on, il leur fait revêtir des armures ; plus tard, il s’en sert pour que son armée affaiblie paraisse plus nombreuse. L’historien Stanley Alpern doute pourtant qu’un corps régulier de soldates ait existé sous son règne.

La route

Les captifs faisaient à pied le trajet de la ville à la plage. C’est aujourd’hui une piste de terre balisée, la Route des Esclaves, jalonnée de statues et de six étapes. Elle a été aménagée pour un festival, Ouidah 92, qui s’est tenu en février 1993.

Elle part d’une place, près de la maison de Souza, que l’on présente comme la place des enchères. Robin Law y reconnaît un marché ancien, décrit par un voyageur en 1863. Il doute pourtant qu’on y ait vendu des captifs. D’après les témoignages d’époque, on les achetait dans les maisons des marchands, à des prix fixés par les autorités, et non aux enchères.

Vient ensuite l’Arbre de l’Oubli. Selon la tradition, les captifs devaient en faire le tour, neuf fois pour les hommes et sept fois pour les femmes, afin d’oublier leur origine. L’arbre n’existe plus. Law n’a trouvé aucune trace écrite de ce rite avant 1990, ni du nom avant 1992.

À Zoungbodji, la case Zomaï est présentée comme l’enclos où l’on enfermait les captifs dans le noir. Le nom veut dire « feu interdit ». Un récit de 1863 lui donne une raison plus simple : on y entreposait la poudre.

Un mémorial rappelle ceux qui sont morts avant d’embarquer. Sur la place du village, l’Arbre du Retour clôt le parcours : trois tours devaient assurer à l’âme de revenir. Law relève que les statues de la route figurent des dieux, des rois et des guerriers du Dahomey. Elles pourraient donc honorer ceux qui ont vendu plutôt que ceux qui ont été vendus.

L’historien ne s’arrête pas à ce constat. Des sources anciennes décrivent bien des gens qui tournent autour du premier arbre, mais ce sont les chefs de Ouidah, avant d’aller saluer les Européens ; on l’appelait alors l’Arbre des Capitaines. Law remarque aussi que les deux récits se contredisent : l’un promet l’oubli, l’autre le retour. Il y lit deux regards sur la traite. Vue de Ouidah, c’était un échange, et certains sont revenus. Vue d’ailleurs, c’était un arrachement sans retour. Mis bout à bout, les deux arbres disent les deux. Pour lui, l’exactitude littérale de ces traditions compte peut-être moins que ce qu’elles expriment.

La ville ne cache pas son rôle. Law cite cinq grandes familles de marchands, les Adjovi, Codjia, Gnahoui, Hodonou et Houénou, toutes fondées par des hommes qui ont commencé dans la traite. Leurs descendants tiennent le fait pour acquis et l’expliquent par le profit et par les usages du temps. En 1994, à la conférence de l’UNESCO, le président Soglo le dit devant les délégués : « Nos complicités dans la traite sont bien établies. »

La Porte du Non-Retour en est la dernière étape.

L’arche de 1995

Le projet vient de l’UNESCO. Le programme « La Route de l’esclave » naît en Haïti en 1991, en réponse au cinquième centenaire du voyage de Colomb. Sa conférence de lancement se tient à Ouidah en septembre 1994, à la demande des pays membres.

L’arche est inaugurée le 30 novembre 1995 par le président Nicéphore Soglo et le directeur général de l’UNESCO, Federico Mayor, pendant l’Année internationale de la tolérance. La plaque nomme aussi le ministre d’État Désiré Vieyra et le coordinateur Nouréini Tidjani-Serpos.

D’autres lieux de la côte ont de vraies portes : celle de la maison des Esclaves, à Gorée, celle du fort de Cape Coast, au Ghana. À Ouidah, les forts sont dans la ville, loin de l’eau. Il a fallu construire le seuil.

L’architecte est Yves Ahouangnimon. C’est une porte de béton peinte en rouge et en jaune. Sa frise montre deux files de captifs, les mains liées et enchaînés entre eux, qui marchent vers les navires. Sur les colonnes, Fortuné Bandeira a sculpté des hommes et des femmes agenouillés, les membres attachés, dans l’attente du départ. Au dos, les villages d’où ils viennent. Yves Apollinaire Pèdé a signé les reliefs de l’arche et deux egungun dressés à côté, que la plaque appelle « esprits des esclaves ». Les statues de cuivre sont de Dominique Kouas.

D’autres cérémonies s’ajoutent le long de la route. En 1998, on élève à Zoungbodji le monument Zomachi, « lumière éternelle », en réponse à la case Zomaï. Chaque année, en janvier, une cérémonie du repentir s’y rend en procession et demande pardon aux descendants des déportés. Un groupe de rastafaris venus de Martinique, installés au Bénin en 1997, a contribué à la faire naître. Chaque 23 août, journée internationale instituée par l’UNESCO, la commémoration se tient à Ouidah. Du 20 au 24 août 2019, Cotonou et Ouidah fêtent les vingt-cinq ans de la Route de l’esclave.

Le site ferme au public en août 2020 pour des travaux. L’arche est démontée en décembre 2025. Ceux qui l’ont connue la décrivent comme un monument sobre, à l’échelle humaine.

Le portique de 2025

Le nouveau monument est dévoilé en décembre 2025. Il mesure 16,32 mètres de haut et 23 mètres de long. La presse béninoise parle de sept étages.

C’est un portique : deux massifs de quatre piliers, une grande arche entre eux, et au-dessus un attique qui porte les reliefs. La structure est blanche, les panneaux ocre rouge, les figures dorées. Il se dresse dans l’axe de la route, entre la place de la ville et le rivage.

Sa taille est voulue. Le site Ouidah Origins, qui en fait la présentation, écrit que le monument « ne doit pas être discret ». La violence de la déportation et l’irréversibilité du départ doivent se lire dans sa hauteur. La presse le range parmi les structures mémorielles les plus imposantes de la côte ouest-africaine.

D’après la même source, il abrite des espaces d’exposition et des plateformes d’où l’on voit l’océan. Il est la pièce centrale d’un plan appelé « Ouidah 2027 » : voirie refaite, bâtiments anciens restaurés, et un futur Musée international de la mémoire et de l’esclavage. Il a fallu protéger le rivage, que la mer ronge.

Fortuné Bandeira, qui avait sculpté les colonnes de 1995, signe les sculptures du nouveau monument. La presse en compte plus de deux cents.

L’arbre

Sur l’autre grande face, la composition est la même, mais les deux files se rejoignent au pied d’un arbre.

La Route des Esclaves compte deux arbres, celui de l’Oubli et celui du Retour. Les sources consultées ne disent pas lequel le sculpteur a représenté. Du second, on a des mentions anciennes. En 1797, un voyageur signale deux arbres touffus sur la place de Zoungbodji, et un autre, en 1865, un arbre à palabres. Aucun des deux ne les relie au retour des captifs. Une tradition locale y voit la tombe de quatre révoltés.

L’arbre renvoie aussi à ce que les captifs emportaient. Ouidah passe pour la capitale spirituelle du vodun. La forêt sacrée de Kpassè abrite ses divinités ; on y situe la tombe du roi Kpassè, fondateur de la ville. Le temple des Pythons était le principal édifice religieux de la cité avant la colonisation.

Le vodun de Ouidah s’est nourri d’apports européens, africains et de l’océan Indien, et la ville reste un lieu de pèlerinage pour ses fidèles. Depuis 1998, une fête du vodun s’y tient chaque 10 janvier.

Le festival Ouidah 92 célébrait précisément le rôle de la ville dans le passage du vodun aux Amériques. La politique touristique du pays avait alors pour slogan « Le Bénin, berceau du vodoun ». La mémoire de la traite et celle de la religion ont été mises en valeur ensemble, sur la même route.

Les piliers

Douze bandes rouges montent le long des piliers : quatre sur chaque grande face, deux sur chaque petit côté. Chacune porte deux colonnes de petites figures dorées. Sur l’arche de 1995, les colonnes montraient des captifs agenouillés, les membres liés.

La traite a duré bien après son interdiction. En 1852, sous la pression de la marine britannique, le Dahomey signe un traité qui l’engage à cesser d’exporter des captifs. Les départs continuent jusqu’en 1863. Un dernier chargement pour Cuba est signalé en 1873.

Le dernier navire négrier arrivé aux États-Unis est parti d’ici. Les États-Unis ont interdit la traite depuis 1808. Timothy Meaher, armateur à Mobile, en Alabama, aurait parié qu’il la ferait quand même. Son capitaine, William Foster, quitte Mobile le 4 mars 1860 sur la goélette Clotilda et arrive devant Ouidah le 15 mai. Il propose d’acheter 125 Africains à cent dollars chacun. Il repart avec 110 d’entre eux, après avoir aperçu deux vapeurs. Ce sont des prisonniers de guerre que le roi du Dahomey acceptait de vendre, pris lors d’une razzia. En juillet, les captifs sont débarqués en secret, et la goélette est incendiée.

Après la guerre de Sécession, trente-deux de ces anciens esclaves fondent un village au nord de Mobile, Africatown. L’un d’eux, Cudjo Lewis, de son nom Kossola, meurt en 1935. Zora Neale Hurston a recueilli son récit en 1931 ; il n’a été publié qu’en 2018. Matilda McCrear, la dernière survivante connue, est morte en 1940. L’épave de la Clotilda a été identifiée en 2019.

À Ouidah, l’huile de palme remplace peu à peu les captifs à partir des années 1830. Sur la plage, des amas de pipes brisées, de bouteilles de vin et de céramiques, abandonnés par les négociants, marquent encore l’emplacement du commerce. L’archéologue Neil Norman, du College of William and Mary, y voit le rappel le plus poignant de la traite que l’on puisse voir à Ouidah.

Le fort portugais a survécu à tout cela. Abandonné après les abolitions, réoccupé par le Portugal en 1865, il sert de base à une tentative de protectorat portugais sur le Dahomey, de 1885 à 1887. Il reste portugais quand la France conquiert le Dahomey. Au recensement de 1921, il compte cinq habitants. En 1958, le livre Guinness des records en fait la plus petite colonie du monde. En août 1961, un an après son indépendance, le Dahomey exige sa remise. Les deux derniers Portugais tentent d’y mettre le feu avant de partir. Le musée d’histoire de Ouidah y ouvre le 6 septembre 1967. Le Portugal ne reconnaît l’annexion qu’en 1985.

Pièce par pièce

La figure sépare ici le monument en ses éléments : les deux massifs de piliers, la grande arche, l’attique, les quatre panneaux de relief et les bandes des piliers.

La hauteur et la longueur sont celles que la presse a publiées. La profondeur, la largeur des baies et le détail des figures sont relevés sur photographies. L’intérieur n’est pas dessiné : les sources parlent d’espaces d’exposition et de plateformes, sans en donner le plan.

Le découpage sert à lire les formes. Ce n’est pas celui du chantier, dont les plans n’ont pas été publiés.

Depuis 2025

Le monument est achevé pour les Vodun Days, le festival qui se tient à Ouidah du 8 au 10 janvier 2026.

La Route des Esclaves figure depuis le 31 octobre 1996 sur la liste indicative du patrimoine mondial de l’UNESCO. Elle n’est pas classée.

On la parcourt à pied, sur un peu plus de trois kilomètres de terre battue, de la place de la ville jusqu’au sable.

La ville compte 162 034 habitants au recensement de 2013. Elle vit à l’écart de Cotonou, à quarante-deux kilomètres, et le tourisme de mémoire n’y a eu jusqu’ici qu’un succès limité. Le plan Ouidah 2027 mise sur lui.

Pour beaucoup, écrit Ouidah Origins, la Porte du Non-Retour est devenue une porte du retour.